Sur ma route pour Tian tou, le 6 mars dernier, j’ai fait étape dans le petit village de Huangluo zhai et fait la connaissance de Lao Yao, une femmes Yao rouge de 61 ou 62 ans (elle ne savait pas son âge exact) avec qui j’ai passé une soirée formidable, pleine de rires et riche en échanges.
Le cadre de Huangluo zhai n’est pas aussi magique que celui des villages « posés » sur les rizières en terrasses de Jinkeng, mais sa situation, au pied des montagnes, et ses grandes maisons en bois, lui donne un caractère irréel. Ce sont surtout les deux ponts suspendus au-dessus de la rivière et qui coupent le village en deux parties qui font tout le charme de l’endroit. Le niveau de l’eau est faible en cette fin de saison sèche, mais sa limpidité annonce de belles baignades l’été, au plus fort de la saison des pluies.
C’est justement près de la rivière que je rencontre Lao Yao chez qui je vais loger pour la nuit, elle vient de terminer de se laver les cheveux dans l’eau qui descend de la montagne. Le shampooing, pour les femmes Yao, c’est pas l’histoire de 2 minutes, j’ai entendu dire qu’avec la longueur de cheveux qu’elles enroulent autour de la tête, il faut parfois s’y mettre à plusieurs pour shampooiner !
J’arrive un peu tard pour vérifier, les cheveux de Lao Yao sont déjà rincés, mais pas encore ramassés dans le chignon particulier des Yao rouges. Finalement, je suis un peu déçue, sa chevelure ne lui tombe « que » dans le bas des reins, moins spectaculaire que je ne l’aurais pensé. Mes yeux s’accrochent tout de même au haut de sa tête, son peigne est planté dans le haut de sa chevelure, oui finalement, c’est le meilleur endroit pour le retrouver ! « Attends, me dit-elle, il en manque une partie », de quoi, du peigne ? Elle m’entraîne à côté des rochers qui bordent la rivière, et je découvre deux grandes queues de cheval à sécher au soleil… Mais c’est le même principe que pour ma poupée Boucleline à laquelle on pouvait rajouter des mèches alors !
Lao Yao ramène ses cheveux en avant, dans un geste rapide les tourne jusqu’à ce qu’ils ne fassent plus qu’une torsade, accroche une première couette au bout de la torsade, la tourne également tout en enroulant les cheveux autour de la tête, puis ajoute la deuxième couette au bout de la première, fini son « turban » et enfin, réalise un chignon sur le devant retenu par le peigne sur le haut du crane… ouf… il ne lui aura fallu que quelques secondes pour se coiffer selon la tradition Yao rouge, mais tout ces « tourni-coti, tourni-coton » m’en donnent mal aux cheveux…
Le soir, après le dîner, alors que Lao Yao m’offre une tasse d’alcool de riz, j’en profite pour demander l’origine de ces deux couettes puisque, je suppose, Mattell ne lui a pas livré dans la boîte. Elle m’explique alors qu’elle a coupé ses cheveux longs à 18 ans pour faire une première couette. Les cheveux de la deuxième couette sont ceux qu’elle perd lorsqu’elle se coiffe, puisque dans la tradition Yao rouge, il ne faut pas laisser tomber ses cheveux par terre (ou dans la poubelle parce que je vois quelques maniaques dans la salle…). Donc ce sont bien tous ses cheveux, mais en 3 parties ! La plupart des femmes Yao rouges ont recours à ce stratagème pour élaborer leur coiffure compliquée, et plus elles sont vieilles et qu’elles ont collecté de cheveux au cours de leur vie, plus leur choucroute prend de… l’aisance, on ne parlera donc pas de calvitie féminine dans cette minorité.
Pendant que l’on est au chapître coiffure et révélations, Lao Yao me livre le secret de la brillance des cheveux des femmes Yao rouge et le moyen de les faire pousser plus rapidement. Vous pensez bien qu’elles n’utilisent pas les derniers produits de chez L’Oréal, ni même du « Suo fu te » national, elles piochent tout simplement dans la nature : l’amidon de riz en masque capillaire tous les 2 ou 3 jours, posé une demi-heure, puis, très important, rincé dans l’eau pure de la rivière… un soir de pleine lune en faisant 3 tours sur soi-même…
oui bon, non, ça c’est moi qui rajoute… mais l’eau de la rivière possède t-elle vraiment des vertus « d’engrais à cheveux » comme Lao Yao en semble persuadée??? à vérifier cet été quand l’eau aura pris 5-6 degrés.
Bien que toutes deux très motivées par la facilité d’une discussion de coiffeur, nous nous mettons petit à petit à parler de l’ouverture récente du village au tourisme. En fait, l’endroit reste encore assez préservé mais l’été, des cars entiers de touristes, y compris étrangers, passent à Huangluo zhai, juste quelques minutes, le temps de voir un peu de folklore local en costume, alors forcément ici, on exploite le filon. « Les femmes du village demandent 15 yuans par personne pour montrer leurs longs cheveux détachés ! Moi je ne réclame rien, je vends juste mes broderies ». En effet, Lao Yao et ses amies passent leurs journées à broder sacs, vestes, ceintures, napperons… en attendant les touristes. Il faut voir comme, précises, elles attaquent le tissu sans modèle, juste en suivant la maille du tissu, pour broder fleurs et motifs colorés, et comme elles s’abîment la vue penchées sur leur ouvrage jusqu’à la tombée de la nuit. C’est qu’il faut prévoir le même modèle de foulard brodé dans toutes les couleurs possibles pour satisfaire les touristes. Finalement, les quelques yuans recoletés par la vente de leur artisanat servira à acheter une bonne grosse paire de « loupes » pour leurs yeux fatigués comme la plupart porte déjà… 
Les cars de touristes, même s’ils ne sont pas vraiment très bien vus par les villageois par leur attitude « voyeuriste », amènent quand même, en plus de quelques revenus, un peu d’animation au village, surtout quand ce sont des étrangers ; de quoi se payer une bonne tranche de rire, parce que si les Occidentaux viennent au village pour « observer » cette minorité en costume rigolo, de leur côté, les Yao rouges, et surtout les femmes comme Lao Yao qui ne sont quasiment jamais sorties de leur village, en prennent plein la vue aussi avec tous ces blancs qu’on leur apporte en aquarium. Lao Yao se moque de ces grosses dames blanches qui arrivent à peine à descendre du car et se contentent de regarder le « spectacle » par les fenêtres. « Un jour il en est venue une d’au moins 200 kg, 4 hommes ont du la pousser pour qu’elle monte un peu dans la montagne, mais il n’y avait rien à faire, elle s’est vite essoufflée et est redescendue à peine à mi-chemin ! Elle était rouge, mais rouge… ahahahah. Enfin, continue t-elle, on est tout de même mieux ici qu’à Yangshuo. J’ai un ami là-bas, et il m’a dit que c’était vraiment le bazar maintenant avec tous ces touristes. Il m’envie de vivre au calme de Huangluo zhai ». Yangshuo, pour ceux qui ne le saurait pas, est un autre village de la région et qui a bien (mal) profité à l’invasion touristique occidentale ces dernières années, du moins la rue principale du village qui compte plus d’étrangers au mètre carré que de boutiques à souvenirs, c’est pour dire…
La soirée se poursuit et se termine doucement en compagnie de Lao Yao qui me parle du « cRafé » que les blancs aiment tellement « manger », et de ces ustensiles bizarres qu’ils utilisent à table, « comment ça s’appelle déjà, ah oui, des fourcheaux, tu trouves vraiment ça plus pratique que nos baguettes ? »
, adorable petit bout de femme qui tient absolument à me mettre un foulard Yao rouge sur la tête pour faire une photo ensemble. Cette photo-là, je la garde bien précieusement, ce n’est pas l’une de ces photos que l’on obtient avec un billet fourré dans la main, c’est vraiment pour moi le symbole d’un échange entre 2 cultures, 2 générations, que je ne suis pas prête d’oublier.