Le mois dernier, j’ai enfin pu concrétiser la petite balade qui me trottait dans la tête depuis un moment : rejoindre Yangshuo depuis Guilin à pieds en longeant la rivière Lijiang. Les Chinois de la région connaissent l’existence de ce petit chemin sinueux qui slalome entre montagnes et rivière sur 83 Km, mais peu d’entre eux s’y aventurent, pas que ce soit dangereux, non, juste pas vraiment en phase avec les mentalités («on vient d’acheter une grosse Audi et on ferait le trajet à pieds comme des paysans?! »). Après avoir déniché sur internet une carte de la zone tracée à la main et les avis très favorables de jeunes Chinois qui avaient fait l’expérience du « tu bu li jiang » (le Lijiang à pieds) quelques mois plus tôt, j’ai donc enfilé mon sac à dos et mes gros godillots pour cette première grande traversée en solitaire.
Pour être honnête, parce que j’ai beau me cacher derrière un écran d’ordinateur je n’aime pas les sornettes, j’ai sauté les 2 premières étapes du trajet et commencé au Km 33, là où les paysages deviennent vraiment grandioses, et puis il me semblait que 50 km sur 2 jours étaient déjà bien suffisants pour moi toute seule.
Jour 1, Yangdi-Xingping: il fait beau, il fait chaud, je débarque en mini-bus à Yangdi et c’est avec mon short tout propre et mon t-shirt bien sec que je me lance sur un trajet pas vraiment compliqué ; il suffit simplement de trouver le petit chemin qui longe la rivière (d’un côté ou de l’autre de la rive), éviter les pièges des fausses pistes qui s’enfoncent dans la montagne, sauter à travers les moustiques qui ont fait des rives du Lijiang leur paradis, boire de l’eau encore et encore sous le soleil accablant, et demander sa direction quand on a la chance de croiser des locaux. Ce que je retiens en arrivant à Xingping après 4h et demi et 22km : « wah la vach… c’est beau ! mais pas gagné pour demain, la route est encore longue ». D’autant plus que les Xingpingais avec qui j’ai pu discuter en fin d’après-midi me déconseillent tous de m’aventurer sur le chemin Xingping-Yangshuo, « ça n’a rien à voir avec ce que tu as fait aujourd’hui », trop broussailleux, trop montagneux, trop long, trop peu habité, trop inondé, trop « labyrintheux »… tels sont leurs arguments. Non, non et non ! j’ai une carte, j’ai des récits, j’ai des preuves que c’est faisable !!! Mais ils me découragent tous… tous sauf la petite serveuse de l’auberge où je me suis installée à Xingping qui m’indique la direction à prendre à la sortie du village : « de toutes façons, tu parles chinois, tu arriveras toujours à te débrouiller ». Ah enfin, merci !
Jour 2, Xingping-Yangshuo : les étirements de la veille ont eu du bon, mes jambes ont retrouvé leur vitalité du premier jou…. d’hier, et c’est sous le même soleil de plomb que je m’engage sur le chemin de Yangshuo, un chemin qui devient vite encombré d’embûches et obstacles. Au bout d’une heure de marche, je débouche tout simplement sur… la rivière… plus aucune issue à part l’eau ou la falaise abrupte de la montagne. ILS avaient raison… le chemin n’est pas pratiquable en été quand l’eau est au plus haut… découragement, soupirs ô désespoirs… mais il est hors de question d’abandonner, surtout à 10h du matin… Je reviens donc sur mes pas sur quelques centaines de mètres, laisse la rive du Lijiang derrière moi et me lance dans un chemin de montagne qui monte, qui monte, qui monte, je ne sais pas bien où mais certainement quelque part puisqu’il est tracé ! Après quelques minutes de grimpe, je découvre avec émerveillement un panorama de montagnes et d’eau à 180 degrés comme jamais je n’avais vu avant… moi qui pensais que tous mes voyages dans la région m’avait rendu insensible au charme des paysages de pics karstiques, je ne pensais vraiment pas pouvoir être encore surprise à ce point-là « put… la va… sa mè…
c’est trop beau… » et dire que l’on parque les touristes dans des bateaux, c’est pas d’en bas qu’il faut voir ça, mais bien d’en haut.
Après plusieurs minutes d’extase, je poursuis le chemin qui s’enfonce de plus en plus dans la montagne et finit par se réduire à de petites tranchées broussailleuses partant dans toutes les directions. Un nouveau problème d’orientation se pose. Après plusieurs mètres hasardeux, je tombe sur un paysan à l’ouvrage dans ses plantations qui m’indique la direction à suivre pour retomber sur le chemin qui longe le Lijiang de l’autre côté des montagnes. Alors que, dégoulinante, je reprends la route sous le soleil de midi, le paysan me rattrape et m’invite à m’asseoir chez lui le temps de reprendre des forces et de me rafraîchir. Avec joie… sa famille est installée dans une petite maison en bois tout près de là, je suis accueillie par sa femme et leur petit garçon de 5 ans. Ils allument leur unique ventilateur raccordé à un modeste générateur, leur seule source d’électricité, pour que j’ai moins chaud (je dois être dans un état pas possible
…) et insistent pour m’offrir un bol de thé rafraîchissant « si-si bois, c’est plus efficace que tes bouteilles d’eau ». C’est vrai, cette sorte de thé chinois (liang cha) est non seulement très désaltérante, mais contribue également à apaiser la chaleur interne du corps, un truc de médecine chinoise (c’est le thé servi dans tous les restaurants du Guangxi puisque le climat chaud et humide de la région est vite source de petits maux liés à une chaleur interne excessive).
Avant de reprendre la route, le paysan, qui est décidément très gentil, complète ma carte de la zone en rajoutant le nom de petits villages qui n’y sont pas indiqués afin de faciliter mon grand « jeu de piste » et m’accompagne jusqu’en haut de la montagne pour me montrer par où redescendre « voila, c’est ici, tu suis le chemin jusqu’en bas, puis tu prends à droite et tu retomberas sur le Lijiang ». Quelle chance de l’avoir rencontré, je n’aurai jamais trouvé ce sentier toute seule. Après une demi-heure de descente, je retrouve effectivement la rivière, et c’est reparti pour Yangshuo, d’après le paysan « une fois que tu seras en bas, ce sera facile, tu suis toujours le fleuve, le chemin est très étroit par endroits mais tu as largement le temps d’arriver avant la nuit ». Le plus difficile passé (que je crois…), je continue donc sereine, flânant sur les bords de la rivière qui n’en finit pas de m’appeler par cette chaleur extrême, difficile de résister à l’envie de plonger dans ces eaux vertes aux reflets turquoises, peut-être qu’une autre fois je pourrais envisager le Lijiang à la nage ! ![]()
Les broussailles reprennent petit à petit le dessus, et je me retrouve encore une fois dans une de ses fines bandes de terre à peine dégagée de son épaisse végétation et dont je ne vois pas la fin. Les toiles d’araignées témoignent de « l’intense circulation » sur cette section… mais je longe toujours le Lijiang, donc je suis bien sur la bonne voie. Une heure dans cette « jungle » et je débouche enfin sur une sorte de carrefour naturel au milieu duquel se dresse un gros arbre et d’où partent plusieurs petits chemins bien élagués. Je profite de cette endroit ombragé pour reprendre des forces, boire quelques gouttes de ma dernière bouteille, et jeter un coup d’oeil sur ma carte.
C’est alors que je vois apparaître un buffle, puis deux, puis trois, puis un chien, puis un garçon d’une douzaine d’années, et enfin un homme qui doit être son père. Visiblement, ils sont surpris de me trouver ici, certainement sous « leur » arbre, là où ils se reposent chaque fois qu’ils emmènent les bêtes aux champs. Ils n’osent parler, alors c’est moi qui me lance : « bonjour, c’est bien par là Yangshuo ? » Ils me répondent à l’affirmatif mais je lis encore plus d’étonnement sur leurs visages… « non mais je sais, c’est encore loin, je veux juste être sure d’être dans la bonne direction… il est loin le prochain village ? Pubu tang je crois ? » Comme le petit garcon m’a répondu en souriant « pas si loin… », je renfile mon sac, les remercie et m’élance sur le chemin devant moi avec une énergie nouvelle, plus que quelques kilomètres et j’arriverai à Yangshuo… « Non !!! pas par là, par là ! » je me retourne, le père et le fils crient en choeur et m’indiquent ce qui doit être le bon chemin, «suis les rizières ! », me crient-ils. Aaaah… merci ! décidement, toute seule, j’aurais eu l’occasion de me perdre des dizaines de fois…![]()
« pas si loin, pas si loin… », à Nanning on m’aurait dit « à l’autre bout de la ville…». Les notions de distances sont certainement très différentes en campagne. Enfin, je profite du paysage magnifique, les « calanques de Guilin », et je rationne ma consommation d’eau en attendant de voir surgir le premier toit. Ce n’était certainement pas une idée très ingénieuse de me lancer dans cette randonnée en plein mois d’août par cette chaleur… c’est dur… on m’avait prévenue à Xingping… et si j’arrêtais tout ça au prochain village ? si je prenais une moto pour finir jusqu’à Yangshuo ?
Enfin, un village se dessine devant moi, terre, terre ! C’est tout juste si je n’exécute pas un petit pas de danse en découvrant enfin ce point de ravitaillement. J’attrape ma bouteille de Wahaha (marque locale d’eau purifiée), la finis d’une gorgée et me lance à l’assaut de Pubu tang qui, si son nom dit vrai, devrait être une sorte de village « aux cascades », havre de verdure, fraîcheur des torrents, oasis salvatrice… Mirage… Pubu tang est aussi sec que Pékin en hiver… Après 100 mètres dans la poussière du village engourdi par la sieste et la chaleur de 14h, je tombe sur un garçonnet: « bonjour, dis-moi, tu peux m’indiquer où trouver une épicerie ? », aucune réaction… pas de petite épicerie de village ???… alors je repète, tremblante : « est-ce qu’il existe un endroit dans le village où l’on peut acheter des boissons ?». Son visage s’éclaire, merci… il me montre la maison en terre derriere lui. Une dizaine de personnes est réunie à l’intérieur, devant une vieille télé, une modeste vitrine présente quelques friandises, des pétards et des paquets de cigarettes. J’ai répéré un vieux congélateur derrière la télé où je trouve mon bonheur : de l’eau et une grande bouteille de « pschiiittt ananas ».![]()
C’est alors que le drame arrive quand je demande à l’assistance : « Euh… s’il vous plait… par où est-ce que l’on récupère le chemin qui longe la rivière jusqu’à Yangshuo ? » Certains commencent à rire, je ne sais pas bien si c’est pour ma question ou les gags du film… après quelques secondes de silence, on me répond qu’il n’y a PAS de chemin pour Yangshuo, qu’à partir d’ici, il faut longer la route et PLUS le fleuve, qu’il n’y a PAS d’autre solution à cette saison, que c’est PAS la peine de chercher de chemin… pas, pas, plus, plus… Nonnnnnnnnn !!! je ne me suis pas tapée tout ça pour finir sur le bitume !
Après vérification du niveau du fleuve en bas du village, je dois finalement m’avouer vaincue… imposssible de passer. C’est vrai que j’avais pensé abandonner, mais pas comme ça, quand JE le déciderai ! mes boissons m’ont remise d’aplomb et je me sens maintenant prête à aller jusqu’au bout… mais sur route… aucun intérêt…. alors c’est décidé, si je croise une moto, un touk-touk ou autre moto-crotte, et bien tant pis, je le prendrai et ça en sera fini de cette randonnée !
Mais il faut déjà la rejoindre cette route, et le chemin qui sort du village n’en finit pas… d’ailleurs, j’ai l’impression d’être déjà arrivée dans un autre village, curieux qu’il n’y ait toujours pas eu de route… et puis c’est la révélation : les villageois de Pubu tang m’ont parlé de route mais ont-ils précisé « route goudronnée » ??? A quoi est-ce que je m’attendais ici au milieu de nul part, une 4 voies??? Leur « route » est un chemin sinueux et poussiéreux qui s’en va à travers la campagne entre montagnes et rizières… pour eux, c’est une route puisqu’à en juger par les traces, quelques camionnettes et motos doivent y passer de temps en temps, mais pour moi, cela reste un chemin, un bon chemin terrreux qui n’est bien pour marcher dessus
. Je retrouve le sourire, un sourire qui se décompose malgré tout dès que je me retrouve sous le cagnard, mais ce n’est plus qu’une question de minutes, je m’attends à voir surgir Yangshuo à tout moment derrière les montagnes.
Une heure, une heure et demi, j’avance mais toujours rien… enfin, à bout de forces, je croise un jeune en vélo auquel je peux poser la question fatidique, c’est quand qu’on arrive ?… « Yangshuo ? oh il reste une bonne dizaine de kilomètres ». Quoi ?!!!
mais comment j’ai calculé mon affaire ?! Une nouvelle fois, c’est l’abattement qui prend le dessus… mais je veux finir ce que j’ai commencé, alors je continue à me traîner lamentablement, cherchant le meilleur appui à chaque pas pour éviter de sentir orteils, talons, plats des pieds… aie, ouille ! mes jambes se sont transformées en poteaux… mes épaules sont sciées par le sac à dos… et la tête, alouette ! aaaaaaaaah ah ah ah, aaaaaaalouet-te… ouf, j’ai un chapeau… mais ça n’empêche que je suis déjà complètement frappée…
« Vingt kilomètres à pieds, ça use, ça u-se, vingt kilomètres à pieds, ça use les souliers… et les pieds, et la tête, alouette encore aaaaaaaaaaaaah.. »
« Qu’il est long, qu’il est loin ton chemin pap… bérénice… c’est vraiment fatigant d’aller où tu vas, qu’il est long qu’il est loin ton chemin bérénice, tu devrais t’arrêter dans ce coin… » non., pas question de s’arrêter, j’irai…
« …jusqu’au bout de mes rêves, jusqu’au bout des mes rêeee-ves, où la raison s’achève.. »
« complètement toquéeeeeee, cette fille-là, complètement gaga… »
« chauuuuuuuud cacao, chauuuuuud chocolat, si tu me donnes l’entrée de Yangshuo, moi j’te donne mon pschiiittt ananas… » aya, trop chauuuuuuuud….
(S’ensuivent d’autres tubes et navets revisités par l’accablement…
)
Eh ! voilà enfin quelqu’un dans un champ! « Le fermier dans son pré, le fermier dans son préeeeee, oh é oh é oh é, le fermier dans son pré…». Je m’appproche du paysan : « Bonjour, on est à combien de kilomètres de Yangshuo ici ? ». Je n’ose écouter la réponse, m’attendant encore à de longs kilomètres de délires… « 3 kilomètres. Après le prochain virage, tu verras déjà les premières maisons ». Non ?! ça y’est ! si j’avais pu lui sauter au cou à ce fermier dans son pré! Je reprends donc le chemin en clopinant, mais avec déjà ce sentiment de réussite qui me rend aussi légère qu’une plume et me donne des ailes, des ailes bien rouillées, soit… mais j’avance, enfin je titube…
Les derniers mètres sont terribles, cette fois je suis vraiment à bout, et c’est sans doute telle un zombie que je pose enfin mes pieds cloqués à Yangshuo. 17h… cela fait 8h et 30 km que je suis partie de Xingping… plus jamais ça, plus jamais ça… enfin, plus jamais ça au mois d’août…
Et plus sérieusement, je recommande vraiment ce circuit à tous ceux qui aiment marcher, même si j’ai « souffert », ça a été la plus belle randonnée que j’ai jamais faite, mais attention, mandarin indispensable pour s’orienter, bonnes chaussures hautement recommandées et le mieux est de partir à plusieurs pour se soutenir dans l’effort !
Superbe balade Bérénice!
Wow, quelle ballade !!! Ca fait envie, et en même temps… bon, je suis fatiguée en ce moment, ça doit être pour ça.J\’espère que tu as pris des photos de la magnifique vue qui t\’a emeu (meuh ? ah l\’orthographe !!!) après tout ce temps au paradis.Soit dit en passant, je maudis (gentillement) tes shorts, nous on passe lentement mais sûrement aux pulls et aux vestes pas molletonnées mais presque…
Bises
30 degres aujourd\’hui a Guilin…
short et debardeur sont de rigueur… je vante le beau temps et la chaleur du climat du Sud pendant qu\’il en est encore temps, mais je maudirai (tres gentillement aussi!) ton chauffage a Pekin cet hiver quand on grelottera en doudounes dans nos maisons pas chauffees 
Pas de photo malheureusement des superbes vues du Lijiang en haut des montagnes, j\’en ai pourtant prises, mais cela ne rend vraiment pas la meme chose qu\’en vrai, deception…
Trop fort cette balade! Ahhhhhh…. Quelle envie!!!
Joyeuuuuuuuuuuux noeeeeeel !Alors alors, tu es super occupee ou tu as la flemme, hein ? J\’espere que ca marche bien, tes visites touristiques !Bises
Ben alors, je suis pas le seul en retard sur mon blog on dirait???
J\’en connait un qui va venir se perdre souvent ici …
Sur ton blog , hehe
Bon courage pour la suite …
Alors Berenice, que deviens-tu?
Bour, je découvre ton blog. génial! Vous recrutez? je souhaite quitter la france! A bientôt
Bonjour Bérénice,Nous venons de découvrir ton blog par hasard car nous partons en voyage sur 5 mois en Asie ( Russie, Mongolie, Chine ,Vietnam) et nous cherhons des randonnées à faire. Nous pensons aller dans le Guangxi et ta balade nous a paru sympathique. Nous ne parlons pas un mot de chinois et existe-il ine catre pour ce chemin enfin peux-tu nous faire passer des infos sur cet itinéraire ou d\’autres? Merci d\’avanceAs-tu des endroits particuliers à nous conseiller ?Amandine et Benoit
Bonjour, Bérénice !Bravo pour tes commentaires que l\’on lit comme un roman et qui donnent vraiment envie de connaître cette région que tu as l\’air de beaucoup aimer.Peux-tu me dire s\’il est envisageable et sans être inconscient de visiter ces régions sans parler le mandarin pour un ménage de deux "vieux" tout de même habitués à marcher et voyager mais qui ont un peu peur de la barrière de la langue ….Peux-tu également nous dire où trouver une carte suffisamment détaillée de cette région ?Merci encore de nous donner envie de voir le Guangxi et alentoursAmitiés Michel et Irène