Histoire de papayes

Deux traiteaux , une planche de bois, un parasol, Madame Ma a dressé son étalage des spécialités de l’île aux abords de la grande plage où, chaque jour, s’arrêtent quelques cars de touristes chinois. Le soleil est écrasant, elle me fait signe de venir la rejoindre alors qu’elle m’installe une chaise à l’ombre des palmiers, et me tend une carambole toute fraîche qu’elle a sortie de son  présentoir.

 

Madame Ma, c’est la tante de Xiao Liang, j’ai l’habitude de la voir au petit village de Weizhou dao où je me rends régulièrement. Si elle ne s’affaire pas la journée entière à nettoyer le filet de pêche de son mari dans la coure du village, elle est dehors à raper des bananes pour les cochons, ou bien à servir des enfants en sucreries dans l’épicerie de dépannage qu’elle tient avec son gendre, une vieille maisonnette toute sombre à l’entrée du village où l’on trouve pêle-mêle, alcool de riz maison, biscuits, spirales d’encens anti-moustiques… Et puis quand les occupations sont réduites, elle en profite pour ouvrir son petit stand près de la plage entre 11h et 14h, l’heure à laquelle se succèdent les cars baladant les « touristes d’un jour » autour de l’île.

 

Alors que je croque dans la délicieuse carambole, Madame Ma me fait l’inventaire de ses trésors : fruits cueillis directement dans les arbres du village pour rafraîchir les touristes peu habitués à un tel soleil, Gecko Tokay (sorte de gros lézard), hippocampes et petits serpents séchés pour les fameuses « potions magiques » chinoises… on ne m’a pas livré la recette secrète, mais il paraît que cela fait des miracles chez les hommes ! Et puis, au bout de la table, Madame Ma a installé une demi-dizaine de « zhong hua ao » tous frais pêchés, ces drôles de bestioles carapacées aux allures de tank que j’ai souvent eu l’occasion de voir sur les marchés à Beihai, sorte de tortues à pics bien laides mais un régal en soupe selon Madame Ma. A ce moment-là, une quinzaine de touristes revient de la plage et s’apprête à remonter dans le car. Madame Ma attrape une grosse papaye et un « collier » d’hippocampes, et court vers le groupe  tout endimanché. Les femmes ont revêtu leurs plus jolies robes et ont sorti les petits talons (et puis tant pis si ce n’est pas la tenue la plus adaptée au bord de mer…), les hommes, quant à eux, ont enfilé de beaux ensembles fleuris short-chemise tous neufs… difficiles de les louper… de toutes façons, si ce n’est pas la tenue, c’est leur accent des grandes villes du Nord ponctué de « errrr » éduqués qui les trahis.

 

Madame Ma proposent ses produits à chacun d’entre eux, et montre son stand à 20 mètres de là. Pas de chance, les touristes font non de la tête en regardant Madame Ma de haut. Elle revient alors bredouille « Je ne comprends pas pourquoi est-ce qu’ils ne veulent pas de mes fruits, ils n’en trouveront pas de plus naturels ni de plus frais ailleurs. Ils ne savent pas ce qui est bon… Nous, notre vie est simple et on ne gagne pas beaucoup d’argent, mais au moins, on vit dans un environnement sain et on ne mange que des bonnes choses ». Je regarde Madame Ma, elle est deçue, je me demande si c’est parce qu’elle n’a pas pu vendre ses papayes auprès de touristes, ou bien si elle regrette que les citadins ne comprennent pas une logique d’hygiène alimentaire aussi simple. C’est vrai que partout où j’ai pu passer dans les zones rurales, la qualité des produits était bien supérieure à ce qui est offert en ville : poulet fermier, jambon fumé maison, riz cuit dans le bambou, galettes de riz glutineux aux plantes de la montagne, poissons et fruits de mer frais pêchés, fruits cueillis dans le jardin… Les produits du terroir, c’est vrai aussi en Chine.

 

Le refus des touristes pour ses papayes semblent vraiment avoir influencé l’humeur de Madame Ma, je me rends compte finalement que c’est leur attitude qui l’a le plus agacée « peut-être que l’on est des paysans, peut-être que l’on accédera jamais à cette société de consommation dont on parle là-bas (sur le continent), mais de toutes façons, à quoi ça servirait? on a tout ici. L’île est petite, on se déplace très bien en side-car, pas besoin de voiture. La mer et le terre nous donne tout ce qu’il faut à manger. Il n’y a pas de pollution ici, pas de bruit. Et puis on est à l’aise dans notre maison, beaucoup plus à l’aise que ceux qui s’entassent dans les grandes tours. Pourquoi est-ce que tu aimes autant venir ici toi ? ». Madame Ma vient d’énoncer parfaitement ce qui me ramène régulierement sur l’île : le grand air, la tranquilité, la simplicité des gens… je lui énumère à nouveau tous les avantages de l’île et la qualité de vie que l’on y trouve, elle retrouve le sourire…

 

14h. Le dernier car quitte la plage et prend la direction du port où est amarré le « Bei Bu Wan 2 » qui ramènera les « peaux blanches » sur le continent. Madame Ma range son stand, elle a vendu quelques reptiles séchés, mais la plupart de ses produits frais reste invendue. « Et bien tant pis, on les mangera nous-mêmes. Finalement, ce sont nous les plus chanceux ! »

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3 réponses à Histoire de papayes

  1. Estelle dit :

    Ah, si je pouvais quitter Pékin pour un bout de Paradis chinois… moi qui ai grandi dans la campagne provençale… je mangerai bien 2 ou 3 papayes de Madame Ma !Au fait, j\’ai mis la chanson de Zidane sur mon blog et traduit les paroles… c\’est… original :D Mais sympa à écouter.Pour le blog… peut être que tu a mieux à faire, que tu es plus occuppée… pas forcément un bon point pour moi, ça :( Bises

  2. Morpetk dit :

    Toujours aussi frais que les papayes de Madame Ma tes recits… C\’est pas des papayes, mais des Madames Ma qu\’il faudrait amener a Shanghai!
    A Tschuss!

  3. Morpetk dit :

    Salut Berenice. Dis-moi t\’aurais pas besoin d\’un guide pour ta region et/ou un region limitrophe? je suis passione et j\’en peux plus de vivre en ville… Au secours! Merci de ton aide!

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