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Le Lijiang à pieds

Le mois dernier, j’ai enfin pu concrétiser la petite balade qui me trottait dans la tête depuis un moment : rejoindre Yangshuo depuis Guilin à pieds en longeant la rivière Lijiang. Les Chinois de la région connaissent l’existence de ce petit chemin sinueux qui slalome entre montagnes et rivière sur 83 Km, mais peu d’entre eux s’y aventurent, pas que ce soit dangereux, non, juste pas vraiment en phase avec les mentalités («on vient d’acheter une grosse Audi et on ferait le trajet à pieds comme des paysans?! »). Après avoir déniché sur internet une carte de la zone tracée à la main et les avis très favorables de jeunes Chinois qui avaient fait l’expérience du « tu bu li jiang » (le Lijiang à pieds) quelques mois plus tôt, j’ai donc enfilé mon sac à dos et mes gros godillots pour cette première grande traversée en solitaire.

 

Pour être honnête, parce que j’ai beau me cacher derrière un écran d’ordinateur je n’aime pas les sornettes, j’ai sauté les 2 premières étapes du trajet et commencé au Km 33, là où les paysages deviennent vraiment grandioses, et puis il me semblait que 50 km sur 2 jours étaient déjà bien suffisants pour moi toute seule.

Jour 1, Yangdi-Xingping: il fait beau, il fait chaud, je débarque en mini-bus à Yangdi et c’est avec mon short tout propre et  mon t-shirt bien sec que je me lance sur un trajet pas vraiment compliqué ; il suffit simplement de trouver le petit chemin qui longe la rivière (d’un côté ou de l’autre de la rive), éviter les pièges des fausses pistes qui s’enfoncent dans la montagne, sauter à travers les moustiques qui ont fait des rives du Lijiang leur paradis, boire de l’eau encore et encore sous le soleil accablant, et demander sa direction quand on a la chance de croiser des locaux. Ce que je retiens en arrivant à Xingping après 4h et demi et 22km : « wah la vach… c’est beau ! mais pas gagné pour demain, la route est encore longue ». D’autant plus que les Xingpingais avec qui j’ai pu discuter en fin d’après-midi me déconseillent tous de m’aventurer sur le chemin Xingping-Yangshuo, « ça n’a rien à voir avec ce que tu as fait aujourd’hui », trop broussailleux, trop montagneux, trop long, trop peu habité, trop inondé, trop « labyrintheux »… tels sont leurs arguments. Non, non et non ! j’ai une carte, j’ai des récits, j’ai des preuves que c’est faisable !!! Mais ils me découragent tous… tous sauf la petite serveuse de l’auberge où je me suis installée à Xingping qui m’indique la direction à prendre à la sortie du village : « de toutes façons, tu parles chinois, tu arriveras toujours à te débrouiller ». Ah enfin, merci !

 

Jour 2, Xingping-Yangshuo : les étirements de la veille ont eu du bon, mes jambes ont retrouvé leur vitalité du premier jou…. d’hier, et c’est sous le même soleil de plomb que je m’engage sur le chemin de Yangshuo, un chemin qui devient vite encombré d’embûches et obstacles. Au bout d’une heure de marche, je débouche tout simplement sur… la rivière… plus aucune issue à part l’eau ou la falaise abrupte de la montagne. ILS avaient raison… le chemin n’est pas pratiquable en été quand l’eau est au plus haut… découragement, soupirs ô désespoirs… mais il est hors de question d’abandonner, surtout à 10h du matin… Je reviens donc sur mes pas sur quelques centaines de mètres, laisse la rive du Lijiang derrière moi et me lance dans un chemin de montagne qui monte, qui monte, qui monte, je ne sais pas bien où mais certainement quelque part puisqu’il est tracé ! Après quelques minutes de grimpe, je découvre avec émerveillement un panorama de montagnes et d’eau à 180 degrés comme jamais je n’avais vu avant… moi qui pensais que tous mes voyages dans la région m’avait rendu insensible au charme des paysages de pics karstiques, je ne pensais vraiment pas pouvoir être encore surprise à ce point-là « put… la va… sa mè… c’est trop beau… » et dire que l’on parque les touristes dans des bateaux, c’est pas d’en bas qu’il faut voir ça, mais bien d’en haut.

 

Après plusieurs minutes d’extase, je poursuis le chemin qui s’enfonce de plus en plus dans la montagne et finit par se réduire à de petites tranchées broussailleuses partant dans toutes les directions. Un nouveau problème d’orientation se pose. Après plusieurs mètres hasardeux, je tombe sur un paysan à l’ouvrage dans ses plantations qui m’indique la direction à suivre pour retomber sur le chemin qui longe le Lijiang de l’autre côté des montagnes. Alors que, dégoulinante, je reprends la route sous le soleil de midi, le paysan me rattrape et m’invite à m’asseoir chez lui le temps de reprendre des forces et de me rafraîchir. Avec joie… sa famille est installée dans une petite maison en bois tout près de là, je suis accueillie par sa femme et leur petit garçon de 5 ans. Ils allument leur unique ventilateur raccordé à un modeste générateur, leur seule source d’électricité, pour que j’ai moins chaud (je dois être dans un état pas possible …) et insistent pour m’offrir un bol de thé rafraîchissant « si-si bois, c’est plus efficace que tes bouteilles d’eau ». C’est vrai, cette sorte de thé chinois (liang cha) est non seulement très désaltérante, mais contribue également à apaiser la chaleur interne du corps, un truc de médecine chinoise (c’est le thé servi dans tous les restaurants du Guangxi puisque le climat chaud et humide de la région est vite source de petits maux liés à une chaleur interne excessive).

Avant de reprendre la route, le paysan, qui est décidément très gentil, complète ma carte de la zone en rajoutant le nom de petits villages qui n’y sont pas indiqués afin de faciliter mon grand « jeu de piste » et m’accompagne jusqu’en haut de la montagne pour me montrer par où redescendre « voila, c’est ici, tu suis le chemin jusqu’en bas, puis tu prends à droite et tu retomberas sur le Lijiang ». Quelle chance de l’avoir rencontré, je n’aurai jamais trouvé ce sentier toute seule. Après une demi-heure de descente, je retrouve effectivement la rivière, et c’est reparti pour Yangshuo, d’après le paysan « une fois que tu seras en bas, ce sera facile, tu suis toujours le fleuve, le chemin est très étroit par endroits mais tu as largement le temps d’arriver avant la nuit ». Le plus difficile passé (que je crois…), je continue donc sereine, flânant sur les bords de la rivière qui n’en finit pas de m’appeler par cette chaleur extrême, difficile de résister à l’envie de plonger dans ces eaux vertes aux reflets turquoises, peut-être qu’une autre fois je pourrais envisager le Lijiang à la nage !

Les broussailles reprennent petit à petit le dessus, et je me retrouve encore une fois dans une de ses fines bandes de terre à peine dégagée de son épaisse végétation et dont je ne vois pas la fin. Les toiles d’araignées témoignent de « l’intense circulation » sur cette section… mais je longe toujours le Lijiang, donc je suis bien sur la bonne voie. Une heure dans cette « jungle » et je débouche enfin sur une sorte de carrefour naturel au milieu duquel se dresse un gros arbre et d’où partent plusieurs petits chemins bien élagués. Je profite de cette endroit ombragé pour reprendre des forces, boire quelques gouttes de ma dernière bouteille, et jeter un coup d’oeil sur ma carte.

C’est alors que je vois apparaître un buffle, puis deux, puis trois, puis un chien, puis un garçon d’une douzaine d’années, et enfin un homme qui doit être son père. Visiblement, ils sont surpris de me trouver ici, certainement sous « leur » arbre, là où ils se reposent chaque fois qu’ils emmènent les bêtes aux champs. Ils n’osent parler, alors c’est moi qui me lance : « bonjour, c’est bien par là Yangshuo ? » Ils me répondent à l’affirmatif mais je lis encore plus d’étonnement sur leurs visages… « non mais je sais, c’est encore loin, je veux juste être sure d’être dans la bonne direction… il est loin le prochain village ? Pubu tang je crois ? » Comme le petit garcon m’a répondu en souriant « pas si loin… », je renfile mon sac, les remercie et m’élance sur le chemin devant moi avec une énergie nouvelle, plus que quelques kilomètres et j’arriverai à Yangshuo… « Non !!! pas par là, par là ! » je me retourne, le père et le fils crient en choeur et m’indiquent ce qui doit être le bon chemin, «suis les rizières ! », me crient-ils. Aaaah… merci ! décidement, toute seule, j’aurais eu l’occasion de me perdre des dizaines de fois…

« pas si loin, pas si loin… », à Nanning on m’aurait dit « à l’autre bout de la ville…». Les notions de distances sont certainement très différentes en campagne. Enfin, je profite du paysage magnifique, les « calanques de Guilin », et je rationne ma consommation d’eau en attendant de voir surgir le premier toit. Ce n’était certainement pas une idée  très ingénieuse de me lancer dans cette randonnée en plein mois d’août par cette chaleur… c’est dur… on m’avait prévenue à Xingping… et si j’arrêtais tout ça au prochain village ? si je prenais une moto pour finir jusqu’à Yangshuo ?

Enfin, un village se dessine devant moi, terre, terre ! C’est tout juste si je n’exécute pas un petit pas de danse en découvrant enfin ce point de ravitaillement. J’attrape ma bouteille de Wahaha (marque locale d’eau purifiée), la finis d’une gorgée et me lance à l’assaut de Pubu tang qui, si son nom dit vrai, devrait être une sorte de village « aux cascades », havre de verdure, fraîcheur des torrents, oasis salvatrice… Mirage… Pubu tang est aussi sec que Pékin en hiver… Après 100 mètres dans la poussière du village engourdi par la sieste et la chaleur de 14h, je tombe sur un garçonnet: « bonjour, dis-moi, tu peux m’indiquer où trouver une épicerie ? », aucune réaction… pas de petite épicerie de village ???… alors je repète, tremblante : « est-ce qu’il existe un endroit dans le village où l’on peut acheter des boissons ?». Son visage s’éclaire, merci… il me montre la maison en terre derriere lui. Une dizaine de personnes est réunie à l’intérieur, devant une vieille télé, une modeste vitrine présente quelques friandises, des pétards et des paquets de cigarettes. J’ai répéré un vieux congélateur derrière la télé où je trouve mon bonheur : de l’eau et une grande bouteille de « pschiiittt ananas ».

C’est alors que le drame arrive quand je demande à l’assistance : « Euh… s’il vous plait… par où est-ce que l’on récupère le chemin qui longe la rivière jusqu’à Yangshuo ? » Certains commencent à rire, je ne sais pas bien si c’est pour ma question ou les gags du film… après quelques secondes de silence, on me répond qu’il n’y a PAS de chemin pour Yangshuo, qu’à partir d’ici, il faut longer la route et PLUS le fleuve, qu’il n’y a PAS d’autre solution à cette saison, que c’est PAS la peine de chercher de chemin… pas, pas, plus, plus… Nonnnnnnnnn !!! je ne me suis pas tapée tout ça pour finir sur le bitume ! Après vérification du niveau du fleuve en bas du village, je dois finalement m’avouer vaincue… imposssible de passer. C’est vrai que j’avais pensé abandonner, mais pas comme ça, quand JE le déciderai ! mes boissons m’ont remise d’aplomb et je me sens maintenant prête à aller jusqu’au bout… mais sur route… aucun intérêt…. alors c’est décidé, si je croise une moto, un touk-touk ou autre moto-crotte, et bien tant pis, je le prendrai et ça en sera fini de cette randonnée !

Mais il faut déjà la rejoindre cette route, et le chemin qui sort du village n’en finit pas… d’ailleurs, j’ai l’impression d’être déjà arrivée dans un autre village, curieux qu’il n’y ait toujours pas eu de route… et puis c’est la révélation : les villageois de Pubu tang m’ont parlé de route mais ont-ils précisé « route goudronnée » ??? A quoi est-ce que je m’attendais ici au milieu de nul part, une 4 voies??? Leur « route » est un chemin sinueux et poussiéreux qui s’en va à travers la campagne entre montagnes et rizières… pour eux, c’est une route puisqu’à en juger par les traces, quelques camionnettes et motos doivent y passer de temps en temps, mais pour moi, cela reste un chemin, un bon chemin terrreux qui n’est bien pour marcher dessus . Je retrouve le sourire, un sourire qui se décompose malgré tout dès que je me retrouve sous le cagnard, mais ce n’est plus qu’une question de minutes, je m’attends à voir surgir Yangshuo à tout moment derrière les montagnes.

Une heure, une heure et demi, j’avance mais toujours rien… enfin, à bout de forces, je croise un jeune en vélo auquel je peux poser la question fatidique, c’est quand qu’on arrive ?… « Yangshuo ? oh il reste une bonne dizaine de kilomètres ». Quoi ?!!! mais comment j’ai calculé mon affaire ?! Une nouvelle fois, c’est l’abattement qui prend le dessus… mais je veux finir ce que j’ai commencé, alors je continue à me traîner lamentablement, cherchant le meilleur appui à chaque pas pour éviter de sentir orteils, talons, plats des pieds… aie, ouille ! mes jambes se sont transformées en poteaux… mes épaules sont sciées par le sac à dos… et la tête, alouette ! aaaaaaaaah ah ah ah, aaaaaaalouet-te… ouf, j’ai un chapeau… mais ça n’empêche que je suis déjà complètement frappée…

 

« Vingt kilomètres à pieds, ça use, ça u-se, vingt kilomètres à pieds, ça use les souliers… et les pieds, et la tête, alouette encore aaaaaaaaaaaaah.. »

« Qu’il est long, qu’il est loin ton chemin pap… bérénice… c’est vraiment fatigant d’aller où tu vas, qu’il est long qu’il est loin ton chemin bérénice, tu devrais t’arrêter dans ce coin… » non., pas question de s’arrêter, j’irai…

« …jusqu’au bout de mes rêves, jusqu’au bout des mes rêeee-ves, où la raison s’achève.. »

« complètement toquéeeeeee, cette fille-là, complètement gaga… »

« chauuuuuuuud cacao, chauuuuuud chocolat, si tu me donnes l’entrée de Yangshuo, moi j’te donne mon pschiiittt ananas… » aya, trop chauuuuuuuud….

(S’ensuivent d’autres tubes et navets revisités par l’accablement)

 

Eh ! voilà enfin quelqu’un dans un champ! « Le fermier dans son pré, le fermier dans son préeeeee, oh é oh é oh é, le fermier dans son pré…».  Je m’appproche du paysan : « Bonjour, on est à combien de kilomètres de Yangshuo ici ? ». Je n’ose écouter la réponse, m’attendant encore à de longs kilomètres de délires… « 3 kilomètres. Après le prochain virage, tu verras déjà les premières maisons ». Non ?! ça y’est ! si j’avais pu lui sauter au cou à ce fermier dans son pré! Je reprends donc le chemin en clopinant, mais avec déjà ce sentiment de réussite qui me rend aussi légère qu’une plume et me donne des ailes, des ailes bien rouillées, soit… mais j’avance, enfin je titube…

Les derniers mètres sont terribles, cette fois je suis vraiment à bout, et c’est sans doute telle un zombie que je pose enfin mes pieds cloqués à Yangshuo. 17h… cela fait 8h et 30 km que je suis partie de Xingping… plus jamais ça, plus jamais ça… enfin, plus jamais ça au mois d’août…

 

Et plus sérieusement, je recommande vraiment ce circuit à tous ceux qui aiment marcher, même si j’ai « souffert », ça a été la plus belle randonnée que j’ai jamais faite, mais attention, mandarin indispensable pour s’orienter, bonnes chaussures hautement recommandées et le mieux est de partir à plusieurs pour se soutenir dans l’effort !

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Pour patienter…

 

Quelques photos du Guangxi en attendant le prochain billet (album « été 2006 dans le Guangxi »)

Merci à ma cousine et son numérique !

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En route!

Le meilleur moyen pour se déplacer dans le Guangxi, c’est le car. Un réseau très complet a été mis en place dans la région, il s’étend d’abord des grandes villes jusqu’aux petites villes, puis des petites villes jusqu’aux communes, puis des communes jusqu’aux villages…. même si la région affiche un sacré déficit en autoroutes (et c’est tant mieux), elle est championne dans le nombre de cars et mini-bus qui dessert presque jusqu’au plus petit bled de la région (quand il y a une route bien sûr !). Alors, vous montez ?

 

La grande gare routière de Langdong à Nanning :

Des bus par dizaines étincellent dans les couloirs de départ, on court du guichet à sa porte d’embarquement, les cars partent à l’heure, tous les 15 minutes pour Guilin (à 400 km de Nanning), tous les 10 minutes pour Liuzhou (à 200 km), toutes les 20 minutes pour Beihai (à 200 km), en tout plus de 80 destinations pour la région et les grandes villes des région alentours, ça c’est de l’organisation ! Une fois sa place trouvée dans le car, on attend les consignes de la dame en rose, ou l’hôtesse de terre « il est interdit de fumer et de cracher par terre.  Jetez vos pelures de fruits dans les sachets mis à votre disposition SVP…. la distance à couvrir est de 190 km, la durée du voyage devrait tourner autour de 2h15 minutes…» qui se risque même parfois en anglais, mais dans ces cas-là, elle se limite à « ze distant is a one rundred and niny kilomenum, we rope you rave a pleazant joony ». Après ça, elle distribue une petite bouteille d’eau à chacun, cale un DVD dans la télé, le bus se lance sur l’autoroute et on entend plus personne jusqu’à la pause-pipi à mi-chemin, le moment également où 80% des voyageurs se rue sur les saucisses chaudes en bâtonnet (re gou, hot dog) en vente sur toutes les aires de repos, LA friandise de voyage…

 

Changement de décor, la petite gare routière de Jingxi, semblable à toutes les gares routières de chef de comté. Des mini-bus aux amortisseurs usés par les routes ondulées attendent les voyageurs pour les transporter dans les communes voisines :

L’horaire annoncée est passée depuis 10 minutes, le chauffeur se décide enfin à lâcher son journal et à démarrer le mini-bus où 5 personnes ont pris place. Le moteur râle, grince, gémit et finit par s’éteindre…. il faut s’y reprendre à plusieurs fois pour enfin donner à l’engin des consonances de bolide. Voilà, c’est le grand départ ! on laisse loin derrière le parking misérable de la gare routiere. Pas si loin finalement…à peine 100 mètres et le bus ralentit déjà : « Shuolong, Shuolong !!! » crie le jeune homme d’une vingtaine d’années faisant office de portier par une des fenêtres coulissantes. Aussitôt, un homme attablé à la terrasse d’un boui-boui laisse son bol de nouilles en plan, une femme agite les bras depuis son balcon « Shuolong ? attendez-moi ! », un jeune, flottant dans un jean délavé, sort tranquillement d’une arrière-boutique et traîne ses claquettes jusqu’à la porte du bus. Pourquoi se presser, le mini-bus effectue de toutes façons les premiers 800 mètres au ralenti, le temps de trouver assez de clients pour rentabiliser le voyage.

A la sortie de Jingxi, 10 voyageurs sont installés dans le mini-bus, le chauffeur passe enfin la seconde ! Cette fois, c’est parti, le mini-bus enfile les kilomètres à travers la campagne, les montagnes, les rizières, les paysages merveilleux… la route est peu encombrée, très peu de personnes par ici possèdent sa propre voiture, on prend les cars par commodité pour se déplacer. Premier coup de frein : le chauffeur a vu un paysan agiter sa bêche depuis un champ, un nouveau client pour Shuolong, il gare grossièrement le bus sur le côté en attendant que le paysan parcourt les derniers mètres le séparant de la route. Quelques secondes plus tard, celui-ci traverse en courant la dernière rizière, enjambe le petit fossé, rejoint les passagers et salue, de la manière bien chinoise, le chauffeur qu’il semble bien connaître : « Huang Jian, mon vieil ami, t’as mangé ? ». Le paysan s’installe à la place de devant, à côté du chauffeur, et tout deux commencent à discuter à voix forte de l’orage passé la veille sur le comté alors que le mini-bus reprend, dans un énième essoufflement mécanique, la route sinueuse de laquelle il s’était en partie écarté.

Quelques kilomètres plus loin, c’est un jeune couple chargé de tous ses effets personnels emballés vulgairement dans de grandes housses en plastique rayé qui surgit à l’entrée d’un hameau et fait signe au conducteur de s’arrêter, puis une femme avec un bébé attaché dans le dos à l’aide d’un grand foulard brodé, et enfin, un petit vieux et son coq dont la tête dépasse d’un sac en grosse toile… On commence à se serrer pour libérer des places assises aux derniers arrivés, lever les pieds pour entasser les cartons, sacs, paniers, bidons d’huile d’arachide, et autres bazars apportés par chacun. Le coq trouve également sa place sous la banquette usée, à côté du wok tout neuf transporté par le jeune couple… un mauvais présage ? L’animal ne peut s’empêcher de lancer un « cocorico » lamentable… les rires des femmes s’élèvent, et les plus belles plaisanteries de circonstance fusent à travers tout le bus qui poursuit sa course à travers les montagnes venues remplacer la plaine de Jingxi.

Une femme sur le bas-côté hêle à nouveau le mini-bus :

« vous passez par Hu Run 

- oui, allez, montez-vite

- mais… comment je fais pour eux ? »

Elle montre une grande cage rudimentaire en osier derrière elle dans laquelle sont entassés une douzaine de canards bien bavards . Après un rapide coup d’oeil dans le bus déjà trop « garni », le portier fait signe au chauffeur d’attendre quelques instants, descend du bus, puis se hisse sur la galerie à l’aide de l’échelle métallique plaquée à l’arrière du min-bus : « passez-les moi ! ». La femme soulève le panier rempli de bestioles désespérement, un paysan assis à l’arrière du bus lance son mégot par la fenêtre et descend donner un coup de main. Cette fois, sous les regards attentifs de tous les passagers qui se sont massés dans le fond du bus pour ne rien rater de la scène, la cage est hisssée sur le toit en 2 temps 3 mouvements. Chacun peut reprendre sa place, le moteur du bus vrombit dans un nuage de fumée grisâtre, les canards y répondent en choeur alors que le coq se lance dans un nouveau solo lyrique auquel plus personne ne prête attention …

Après une dizaine de kilomètres, le bus entre dans un village très animé, c’est jour de marché à Hu Run. Plusieurs passagers se lèvent, récuperent leurs paquets et préparent leur bâton de bois ou de bambou qui leur permet de transporter leurs lourds colis en équilibre sur l’épaule (la palanche). Le vieillard attrape son coq pendant que la « femme aux canards » se fait aider pour récuperer sa cage avant de l’installer sur le bord de la route où se trouvent déjà plusieurs « stand » de volailles. « Shuolong, Shulong !!! », il faut trouver de nouveaux clients pour combler les places vides. L’heure est mauvaise, personne ne veut quitter si tôt le marché de Hu Run, seulement une personne monte : une petite boulotte qui se cale rapidement dans un siège avant de décortiquer une par une les cacahuètes qu’elle a dans un sac en plastique rouge, les résidus tombent à ses pieds, à côté des coques et feuilles de litchi laissées par les précédents voyageurs.

L’ambiance des premiers kilomètres est retombée dans le car partiellement vidé d’hommes et totalement de sa basse-cour… Le chauffeur s’improvise en DJ et lance dans son lecteur CD bon marché un des tubes les plus appréciés par ici. Deux jeunes, aux cheveux décolorés et dégradés dans la nuque, fredonnent les premières notes dans un mandarin approximatif à la limite du zozotant, comme le veut l’accent local. Le disque saute à chaque mouvement de la route, peu importe, ils connaissent les paroles par coeur, d’ailleurs le chauffeur les rejoint au moment du refrain « ru guo na tian ni bu zi dao wo he le duo sao bei… ». Les passagers sont contents, l’ambiance est revenue, le portier a même délaissé son portable multicolore sur lequel il envoyait des télé-messages entre chaque voyageur, pour se joindre à la chorale. Son visage se crispe à la recherche du timbre parfait, il passe une main dans ses cheveux mi-longs d’un orangé suspect et, chérissant un micro invisible, il incarne toute une génération de chanteurs… refoulés « ke si wo xiang xin wo xin zong di gan jue… ».

Les tubes de Dao Lang passés en revue l’un après l’autre auront eu raison des derniers kilomètres. Le bus entre en klaxonnant dans la petite bourgade de Shuolong et se gare sur le bas côté de la route puisqu’ici, il n’y a pas de gare routière. Les passagers récupèrent leurs affaires, s’acquittent de la course auprès du portier et se dispersent déjà dans le village. Le jeune couple monte directement dans un touk-touk (taxi 3 roues) qui attendait sur la place principale, sans doute pour se rendre dans un village un peu plus reculé. Le chauffeur éteint le moteur, allume une cigarette et reprend la lecture de son journal où il l’avait laissée, le portier compte rapidement les billets dans son sac-banane tandis que les premiers voyageurs commencent à monter. « Jingxi, Jingxi !!! »

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Histoire de papayes

Deux traiteaux , une planche de bois, un parasol, Madame Ma a dressé son étalage des spécialités de l’île aux abords de la grande plage où, chaque jour, s’arrêtent quelques cars de touristes chinois. Le soleil est écrasant, elle me fait signe de venir la rejoindre alors qu’elle m’installe une chaise à l’ombre des palmiers, et me tend une carambole toute fraîche qu’elle a sortie de son  présentoir.

 

Madame Ma, c’est la tante de Xiao Liang, j’ai l’habitude de la voir au petit village de Weizhou dao où je me rends régulièrement. Si elle ne s’affaire pas la journée entière à nettoyer le filet de pêche de son mari dans la coure du village, elle est dehors à raper des bananes pour les cochons, ou bien à servir des enfants en sucreries dans l’épicerie de dépannage qu’elle tient avec son gendre, une vieille maisonnette toute sombre à l’entrée du village où l’on trouve pêle-mêle, alcool de riz maison, biscuits, spirales d’encens anti-moustiques… Et puis quand les occupations sont réduites, elle en profite pour ouvrir son petit stand près de la plage entre 11h et 14h, l’heure à laquelle se succèdent les cars baladant les « touristes d’un jour » autour de l’île.

 

Alors que je croque dans la délicieuse carambole, Madame Ma me fait l’inventaire de ses trésors : fruits cueillis directement dans les arbres du village pour rafraîchir les touristes peu habitués à un tel soleil, Gecko Tokay (sorte de gros lézard), hippocampes et petits serpents séchés pour les fameuses « potions magiques » chinoises… on ne m’a pas livré la recette secrète, mais il paraît que cela fait des miracles chez les hommes ! Et puis, au bout de la table, Madame Ma a installé une demi-dizaine de « zhong hua ao » tous frais pêchés, ces drôles de bestioles carapacées aux allures de tank que j’ai souvent eu l’occasion de voir sur les marchés à Beihai, sorte de tortues à pics bien laides mais un régal en soupe selon Madame Ma. A ce moment-là, une quinzaine de touristes revient de la plage et s’apprête à remonter dans le car. Madame Ma attrape une grosse papaye et un « collier » d’hippocampes, et court vers le groupe  tout endimanché. Les femmes ont revêtu leurs plus jolies robes et ont sorti les petits talons (et puis tant pis si ce n’est pas la tenue la plus adaptée au bord de mer…), les hommes, quant à eux, ont enfilé de beaux ensembles fleuris short-chemise tous neufs… difficiles de les louper… de toutes façons, si ce n’est pas la tenue, c’est leur accent des grandes villes du Nord ponctué de « errrr » éduqués qui les trahis.

 

Madame Ma proposent ses produits à chacun d’entre eux, et montre son stand à 20 mètres de là. Pas de chance, les touristes font non de la tête en regardant Madame Ma de haut. Elle revient alors bredouille « Je ne comprends pas pourquoi est-ce qu’ils ne veulent pas de mes fruits, ils n’en trouveront pas de plus naturels ni de plus frais ailleurs. Ils ne savent pas ce qui est bon… Nous, notre vie est simple et on ne gagne pas beaucoup d’argent, mais au moins, on vit dans un environnement sain et on ne mange que des bonnes choses ». Je regarde Madame Ma, elle est deçue, je me demande si c’est parce qu’elle n’a pas pu vendre ses papayes auprès de touristes, ou bien si elle regrette que les citadins ne comprennent pas une logique d’hygiène alimentaire aussi simple. C’est vrai que partout où j’ai pu passer dans les zones rurales, la qualité des produits était bien supérieure à ce qui est offert en ville : poulet fermier, jambon fumé maison, riz cuit dans le bambou, galettes de riz glutineux aux plantes de la montagne, poissons et fruits de mer frais pêchés, fruits cueillis dans le jardin… Les produits du terroir, c’est vrai aussi en Chine.

 

Le refus des touristes pour ses papayes semblent vraiment avoir influencé l’humeur de Madame Ma, je me rends compte finalement que c’est leur attitude qui l’a le plus agacée « peut-être que l’on est des paysans, peut-être que l’on accédera jamais à cette société de consommation dont on parle là-bas (sur le continent), mais de toutes façons, à quoi ça servirait? on a tout ici. L’île est petite, on se déplace très bien en side-car, pas besoin de voiture. La mer et le terre nous donne tout ce qu’il faut à manger. Il n’y a pas de pollution ici, pas de bruit. Et puis on est à l’aise dans notre maison, beaucoup plus à l’aise que ceux qui s’entassent dans les grandes tours. Pourquoi est-ce que tu aimes autant venir ici toi ? ». Madame Ma vient d’énoncer parfaitement ce qui me ramène régulierement sur l’île : le grand air, la tranquilité, la simplicité des gens… je lui énumère à nouveau tous les avantages de l’île et la qualité de vie que l’on y trouve, elle retrouve le sourire…

 

14h. Le dernier car quitte la plage et prend la direction du port où est amarré le « Bei Bu Wan 2 » qui ramènera les « peaux blanches » sur le continent. Madame Ma range son stand, elle a vendu quelques reptiles séchés, mais la plupart de ses produits frais reste invendue. « Et bien tant pis, on les mangera nous-mêmes. Finalement, ce sont nous les plus chanceux ! »

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Carte postale de Jingxi

Le lac Qu Yang Hu est encore tout embrumé lorsque j’arrive dans ce petit village du Comté de Jingxi, Ouest du Guangxi. Des montagnes grises sortent tout droit des eaux sombres et viennent chatouiller le ciel qui se reflète sur l’eau dans une gamme déclinant toutes les nuances de gris et de noir, donnant au lac tout entier une dimension imaginaire. Je comprends alors pourquoi est-ce que l’on appelle ce genre de spectacle « shui mo hua » (lavis), ces paysages, bien réels, semblent tout simplement teintés d’encre de Chine…

 

Un tel environnement mérite bien une petite balade aux premières loges. Justement, en face de l’entrée du  lac, on a peint sur le mur d’une maison : « tours en bateau ». Un petit homme d’une soixantaine d’années remonte la route en courant « oui, oui, c’est moi le propriétaire du bateau ». Quelques minutes plus tard, je m’installe sur le banc en bois de sa mini-péniche, le capitaine retrousse ses manches et ôte sa veste, 5 tours vigoureux de manivelle mettent le moteur en route La promenade est bien agréable, l’eau est calme, et la brume qui se dissipe petit à petit révèle un lac beaucoup moins sombre qu’ il n’en avait l’air au début. « Quand il fait beau, on peut se baigner et puis pêcher aussi ». Je n’en doute pas, l’eau est très bonne, et une si grande étendue doit ravir les pêcheurs. Le villageois ne parle pas beaucoup et me laisse profiter de la douceur de la croisière, il me propose cependant avec entrain  « Après la balade, il faut venir à la maison goûter notre yu mi zhou ! ». Ici, les Chinois remplacent souvent leur bol de riz par une purée de maïs pour accompagner les plats. Je suis ravie de la proposition, je n’ai encore jamais eu l’occcasion d’y goûter.

 

Midi approche lorsque nous revenons près de la berge, « ma femme doit avoir presque fini de préparer le yu mi zhou, on va aller voir ça ». Nous trouvons en effet sa femme dans la pièce principale de leur maison. C’est un petit logis très simple de campagne, le sol est cimenté, les meubles très sommaires : une table basse et quelques tabourets, un petit buffet bas, et un grand plan de travail en pierre dans lequel on a incorporé une cuisinère plutôt rudimentaire. La femme me sourit tout de suite et m’adresse quelques mots dans un dialecte que je ne comprends pas. « Elle ne parle pas mandarin », me dit son mari. Tant pis, nous nous contentons de gestes et de sourires pour communiquer, c’est déjà un très bon depart ! Elle me montre comment raviver la flamme du fourneau en y inserant des enveloppes de maïs séchées, puis elle coupe de fines tranches de porc pour ajouter aux pois qu’elle vient de laver. Finalement, il ne s’agit pas de « goûter » au yu mi zhou, mais bien d’honorer un repas complet !

 

L’homme s’est assis sur un tabouret et s’applique maintenant à écrire ses coordonnées au dos de ce qui semble être une carte postale, « comme ça la prochaine fois, tu pourras m’appeler quand tu seras sur la route de Qu Yang Hu et je preparerai tout de suite le bateau ». Je suis etonnée de trouver des cartes postales dans ce patelin du fin fond du Guangxi alors que j’ai du mal à en trouver dans les grandes villes ! L’idée est très bonne en tous cas, ce petit souvenir est encore mieux qu’une carte de visite et trouvera sa place dès en rentrant à Nanning dans mon carnet d’adresses.

 

Le repas est prêt, la femme me donne un bol pour que je me serve dans l’énorme marmite de yu mi zhou et me tend une paire de baguettes. Elle apporte également sur la table le plat de porc aux pois et un plat de courge amère, « mange plutôt de la viande, la courge amère c’est pas très bon ». Nous mangeons ensemble tout en discutant, tous les deux ne manquent pas de me rappeler de me reservir toutes les 5 minutes « surtout il faut manger jusqu’à plus faim, ne te gêne pas », le porc est délicieux, mais je cale après le deuxième bol de maïs… Ils me racontent, enfin surtout l’homme puisque mon souci de communication avec sa femme n’est pas encore résolu, qu’ils ont 4 enfants. Le dernier étudie à l’université Qing Hua de Pékin, ils en sont particulièrement fiers. Il y a de quoi, c’est l’une des meilleures universités de Chine, seuls les meilleurs sont acceptés. C’est aussi un enorme investissement financier pour des gens vivant en zone rurale, ils ont eu recours à un emprunt pour payer les frais de scolarité et les dépenses quotidiennes de leur fils dans la capitale. « Peu importe, me dit-il, c’est tellement extraordinaire que notre enfant puisse suivre les cours là-bas ! »

 

Le repas touche à sa fin. Généralement, lorsque l’on mange chez l’habitant dans ce genre de petit village, il est coutume de laisser un peu d’argent que les villageois refusent toujours par politesse au départ mais finissent par accepter. Mais ce jour-là, impossible de laisser quelques yuans sur le bord du buffet… Je suis gênée, j’avais marchandé pour le prix de la balade en bateau… si j’avais su que je serais invitée à déjeuner après… Les deux époux sont catégoriques, ils m’ont invité amicalement pour partager le repas, surtout pas pour recevoir d’argent en échange, « tu reviendras la prochaine fois faire un tour en bateau, mais on ne veut rien pour ces quelques plats ! »

 

Peut-être ont-ils refusé cette contribution pour mon repas juste pour la face. Il y a certainement un peu de ça, mais je pense surtout que ce sont des gens très généreux, qui partagent le peu qu’ils ont. Je reviendrai au lac Qu Yang Hu, c’est certain. Ma carte postale, serrée contre moi, je me retourne pour leur faire un dernier aurevoir de la main, ils sont tous les deux dans l’encadrement de la porte, souriants, « A bientôt, à bientôt! ». Finalement, moi qui étais si emballée par la beauté du paysage en arrivant, je me dis que c’est la beauté de mes hôtes qui m’a le plus impressionnée…

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Visite au temple

Un peu en retard, ma visite dans le Comté de Hengxian de jeudi dernier

 

Le soleil tape dur, mais des Chinois par centaines et de tous âges, remontent le chemin en terre qui mène du village de Zhan Xu jusqu’au vieux temple érigé en la memoire du Général Ma. Aujourd’hui, le 14e jour du 4e mois selon le calendrier lunaire, c’est la Fête de « fu bo jie » pour tous les habitants des environs du fleuve Yujiang.

 

Le temple, du haut de ses petites collines, surplombe cet affluent de la Rivière des Perles, un excellent fengshui pour abriter la statue du célèbre Général Ma Jie ! Qu’a donc fait ce Général pour mériter un temple et une fête annuelle à lui tout seul ? Et bien il faut remonter loin, très loin, jusqu’à la dynastie des Han pour trouver la réponse :  « en l’an 40, le Grand Ma jiangjun (général) de passage dans la région, fit preuve d’un courage et d’un esprit stratégique exceptionnel en repoussant les invasions fluviales qui menaçaient les villages alentours. Il gagna en même temps l’amour du peuple grâce à sa simplicité et sa spontanéité à discuter avec les petits paysans ». Ca, c’était un homme de terrain ! Alors pour lui rendre hommage, on batît un temple quelques années plus tard qui sera restauré d’abord sous la dynastie des Song, puis sous celles des Ming et Qing . Le Général Ma a été « divinisé » comme d’autres grands personnages chinois, une statue du Général trône maintenant au centre du temple, le visage sévère, non sans rappeler la divinité taoïste Guanyu, le dieu de la guerre que l’on retrouve dans beaucoup de temples chinois (lui aussi personnage réel à la base dont la bonté et les mérites en firent un protecteur).

 

Tous les ans depuis, 3 jours et 3 nuits de commémoration sont donc organisés dans ce temple et rassemblent la plupart des habitants des villages voisins. Les « fidèles » allument des pétards à l’entrée du temple, font brûler de l’encens, et répètent les mêmes gestes que pour le culte des ancêtres le 5 avril (fête des morts) ou au Nouvel An chinois pour la visite aux défunts. Certains ont apporté des offrandes : biscuits, petits pains vapeurs, bonbons, huile d’arachide… qu’ils déposent au pied de la statue du Général Ma, sur une table où un tas de nourriture trop ambitieux menace de s’écrouler. D’autres achètent un petit sachet de riz, 50g environ, qu’ils feront cuire pour leurs enfants, c’est quelques grains achetés au temple apporteront certainement beaucoup de bonheur à ceux qui les mangeront.

 

A l’extérieur du temple se déroule une bien étrange cérémonie dans laquelle on « vend » le bonheur également. Pour 3 yuans (0,3 euro), un rituel et un « parcours santé » nous garantissent 10 heureuses prochaines années ; le prix d’un bon gros bol de nouilles, un excellent investissement ! A en juger par la foule qui s’est agglutinée pour participer, beaucoup sont persuadés de la valeur fondée de l’exercice : on entre d’abord par une porte en papier après avoir attrapé le ruban rouge lancé par le « maître de cérémonie » qui mène ensuite la personne se prosterner devant des « icônes » de dieux taoïstes. Celle-ci va ensuite s’assoir sur un banc à côté jusqu’à ce qu’un groupe d’une dizaine de personnes soit formé. Un autre organisteur vient alors les chercher et les emmène pour un tour de quelques minutes, tous à la queue leu-leu, tenant le ruban rouge du chef de file, tout ça sur le son des flutes et cymbales stridantes qui précèdent le cortège. Le groupe passe sous une espèce de tonnelle artisanale, certainement très symbolique, puis arrive à l’ultime étape de la procession : le pont infernal ! Il s’agit en fait d’un petit chemin en zig-zag fait d’étroites bandes de nattes tressées et posées en équilibre sur des bols retournés… une dizaine de pas à faire, sans tomber bien sûr (sinon retour à la case départ ???), pour arriver de l’autre côté, celui du bonheur bien mérité j’imagine (voir photo ci-dessous).

 

Tout ça est très déconcertant, surtout que beaucoup de Chinois, loin de la dimension solennelle, se livrent au parcours un brin amusé… alors est-ce plus un jeu qu’un rite ? Après avoir observé 4 ou 5 groupes passés, je suis toujours aussi perplexe.Disons que le parcours relève du divertissement symbolique, ou du symbole divertissant, comme vous voudrez… finalement, je trouve qu’ils ont raison, autant faire ça dans la bonne humeur.

 

13h, je prend la direction du retour. Il est temps, la foule arrive au temple de plus en plus nombreuse. Je me demande si la table où l’on entasse les offrandes tiendra le coup… Quel succès pour ce Général Ma ! Et pourtant, l’entrée au temple est payante cette année pour limiter les participants, ou bien pour s’harmoniser avec l’économie de marché… Je calcule qu’entre l’entrée, l’encens, les offrandes, et les divers charlatanismes, chaque personne dépense entre 15 et 25 yuans pour honorer son protecteur, le revenu moyen mensuel des paysans du coin tournant autour de 200 yuans. Alors à ce prix-là, le Général Ma a intérêt de continuer à protéger son peuple !

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